L’utilité de la littérature

Antoine Compagnon

La littérature sert à élargir le champ de son expérience, à s’ouvrir à ce que l’on ne peut pas connaître par soi-même dans le monde qui nous entoure. Elle sert à nous libérer de nos préjugés. C’est d’ailleurs la fonction reconnue à la littérature depuis toujours : Aristote parlait déjà dans la Poétique de la catharsis – notion compliquée, dont on ne sait toujours pas très bien ce qu’elle implique, mais qui consiste à vivre par procuration d’autres vies que les nôtres.

La littérature instruit en multipliant les sensations et les expériences. On découvre grâce à elle autre chose. C’est bien connu : les humains s’instruisent beaucoup mieux par l’exemple que par la règle, que l’on connaît mais que l’on n’applique pas. Le Christ parle par paraboles, parce que l’allégorie ou la fable sont plus instructives que les commandements.

Il y a bien entendu d’autres façons de s’instruire, notamment grâce à l’écran. Mais l’écrit détient certains privilèges, qui sont liés à la liberté que donne la langue par rapport à l’image. Devant l’adaptation à l’écran d’un roman que l’on aime, on éprouve le plus souvent un sentiment de déception, parce que ce n’était pas ainsi que l’on se figurait les personnages et leur monde. La liberté d’imagination que donne la lecture est sans équivalent : c’est le grand privilège de l’écrit, qui demeure par rapport à d’autres modes du récit.

Ce privilège est également lié au temps : on est moins dépendant de sa linéarité quand on lit que quand on regarde un film. Le bouton « Pause » sur les magnétoscopes a été l’une des grandes inventions du XXe siècle, mais il n’a rien de commun avec la liberté de lire un livre à son rythme, de pouvoir ralentir, accélérer, suspendre… Donc les atouts de la littérature subsistent toujours.

Photo : Tom Wheatley

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