Buvard, bavard

Les Misérables de Victor Hugo

Le miroir reflétait l’écriture. Il en résultait ce qu’on appelle en géométrie, l’image symétrique ; de telle sorte que l’écriture renversée sur le buvard s’offrait redressée dans le miroir et présentait son sens naturel ; et Jean Valjean avait sous les yeux la lettre écrite la veille par Cosette à Marius. C’était simple et foudroyant. Jean Valjean alla au miroir. Il relut les quatre lignes, mais il n’y crut point. Elle lui faisaient l’effet d’apparaitre dans de la lueur d’éclair. C’était une hallucination. Cela était impossible. Cela n’était pas. Peu à peu sa perception devint plus précise ; il regarda le buvard de Cosette, et le sentiment du fait réel lui revint. Il prit le buvard et dit : Cela vient de là. Il examina fiévreusement les quatre lignes imprimées sur le buvard, le renversement des lettres en faisait un griffonnage bizarre, et il n’y vit aucun sens. Alors il se dit : Mais cela ne signifie rien, il n’y a rien d’écrit là. Et il respira à pleine poitrine avec un inexprimable soulagement. Qui n’a pas eu de ces joies bêtes dans les instants horribles ? L’âme ne se rend pas au désespoir sans avoir épuisé toutes les illusions. Il tenait le buvard à la main et le contemplait, stupidement heureux, presque prêt à rire de l’hallucination dont il avait été dupe. Tout à coup ses yeux retombèrent sur le miroir, et il revit la vision. Les quatre lignes s’y dessinaient avec une netteté inexorable. Cette fois, ce n’était pas un mirage. La récidive d’une vision est une réalité, c’était palpable. C’était l’écriture redressée dans le miroir. Il comprit.

La lettre Harold Harvey 1937 domaine public

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