Extraits littéraires

L’échec : comment échouer mieux

Claro

Photo : Katie Moon

De tous les verbes de la langue française, faillir est celui qui m’est le plus cher. Il semble hésite rentre deux sens, comme s’il oscillait entre débâcle et prudence, puisqu’il dit à la fois la capitulation (l’échec, le fiasco, le four, le ratage…) et l’évitement (ne pas faire, manquer de peu, se raviser…). À ses yeux, si tant est qu’un verbe ait des yeux (hum), il semblerait que se fourvoyer et ne pas s’engager soient les deux faces d’une même pièce, lancée très haut dans le ciel des décisions. Faillir, c’est aussi bien faire et ne pas faire ; se planter et ne rien semer. Échouer, c’est aussi, notons-le, arriver, certes mal en point, mais arriver néanmoins, tant qu’à faire sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés. Celui qui faut (troisième personne de l’indicatif présent du verbe faillir, j’ai vérifié, merci) rate en conséquence sa cible, qu’il ait ou non décoché sa flèche. Mais ce qui me fait aimer ce verbe, c’est aussi, c’est surtout la présence en son pli du mot« faille », qui dit aussi bien la fêlure que la faiblesse, la brisure que l’espace par lequel s’engager, et sert donc de ligne d’horizon – de ligne de faille ? – à celui qui écrit et qui, immanquablement, faut.

Maman

Hélène Delforge et Quentin Gréban

Il y aura ton premier pas,
Ton premier livre,
Ton premier dessin.
Il y aura ta première brasse,
Ta première chanson,
Ta première bougie.
Il y aura ton premier film,
Ton premier "maman"
Ton premier "Je t'aime".
Il y aura ta première blague, 
Ta première cuillère de miel,
Ta première pâquerette.
Bon.
Tu te réveilles ?
On a un sacré programme I

De l’âme

François Cheng

Photos : Amy Baugess

« Sur le tard, m’écrivez-vous, je me découvre une âme. Non que j’ignorais son existence, mais je ne sentais pas sa réalité. S’ajoute à cela le fait que, autour de moi, personne ne prononçait plus ce mot. Cependant, à force de vivre, de me délester de pas mal de choses, s’impose à moi cette entité irréductible, à la fois intangible et charnellement réelle. Elle m’habite au centre et ne me lâche plus. Et puis, un jour, je me suis souvenue de cette rencontre – si lointaine, si estompée, on dirait dans une autre vie – lors de laquelle, en passant, vous aviez glissé le mot dans notre conversation. J’étais trop jeune pour le saisir au vol. Entre-temps, j’ai lu certains de vos écrits. À présent je suis tout ouïe : acceptez-vous de me parler de l’âme ? Il me semble qu’à partir de là, tout redeviendrait essentiel, ouvert. »

Face à votre requête, que j’avais besoin de réécrire ici mot à mot, mon premier mouvement était de me dérober. L’âme n’est-elle pas justement cette chose dont on ne doit pas parler, au risque de s’incommoder ? On ne doit ni ne peut. Qu’on s’y hasarde, et l’on se découvre aussi démuni que celui qui chercherait à définir par exemple ce qu’est le temps, la lumière, ou l’amour. Pourtant, ce sont là des éléments dont aucun de nous ne saurait nier l’existence, et dont notre existence même dépend.

Guerre et paix

Tolstoï

Couchez-vous! cria l’aide de camp en se jetant à terre. Le prince André, debout, hésitait. La grenade fumante tournait comme une toupie entre lui et l’aide de camp, à la limite de la prairie et du champ, près d’une touffe d’armoise.

« Est-ce vraiment la mort? se dit le prince André en considérant d’un regard neuf, envieux, l’herbe, l’armoise et le filet de fumée qui s’élevait de la balle noire tourbillonnante. Je ne veux pas, je ne veux pas mourir, j’aime la vie, j’aime cette herbe, cette terre et l’air… »

Image : Javardh

L’argent

Charles Péguy 1913

Photo : Histoire en questions

Nous croira-t-on , et ceci revient encore au même, nous avons connu des ouvriers qui avaient envie de travailler. On ne pensait qu’à travailler. Nous avons connu des ouvriers qui le matin ne pensaient qu’à travailler. Ils se levaient le matin, et à quelle heure, et ils chantaient à l’idée qu’ils partaient travailler. A onze heures ils chantaient en allant à la soupe . En somme c’est toujours du Hugo ; et c’est toujours à Hugo qu’il en faut revenir, ils allaient, ils chantaient. Et la raison de leur être. Il y avait un honneur incroyable du travail, le plus beau de tous les honneurs, le plus chrétien, le seul peut être qui se tienne debout. C’est par exemple pour cela que je dis qu’un libre-penseur de ce temps-là était plus chrétien qu’un dévot de nos jours. Parce qu’un dévot de nos jours est forcément un bourgeois. Et aujourd’hui tout le monde est bourgeois.
Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au moyen-âge régissait la main et le cœur. C’était le même conservé intact en dessous. Nous avons connu ce soin poussé jusqu’à la perfection, égal dans l’ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de l’ouvrage bien faite poussée, maintenue jusqu’à ses plus extrêmes exigences.
J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales….

Dans la lumière des saisons

Charles Juliett

Photo Frank Albrecht

L’attente. Avez-vous connu, connaissez-vous l’attente ? Cette attente qui pendant des années n’a cessé de me ronger, m’a empêché de participer, a frappé d’inanité cela même qui aurait dû me contenter. Si vous saviez dans quel désert elle m’a fait vivre. Rien de ce qui se proposait à moi n’était à la mesure de ce dont j’avais soif. Et que pouvais-je bien attendre ? Je n’aurais su le préciser. Sans doute étais-je dans l’attente de cette merveille qui eût apaisé la soif de ce qui manque à toute vie. Mais il n’est point de merveille, et je conçois maintenant que je n’ai pas à le déplorer. Ce qui est susceptible de répondre à cette attente ne peut venir que de l’instant -cet instant qui est là, en avant de nos pas, et qui s’offre à notre convoitise. Mais souvent, nous le trouvons trop gris, trop banal, et parce qu’il ne nous paraît pas digne de véhiculer ce dont nous désirons nous rassasier, nous le franchissons sans chercher à savoir ce qu’il recèle. Combien nous nous trompons. À tout moment la vie abonde, ruisselle, irrigue ce quotidien auquel nous ne savons pas nous arrêter. C’est du plus ordinaire que filtre l’eau de source.

Comme un roman

Daniel Pennac

Photo Célie

Que tous ces bâtons, ces boucles, ces ronds et ces petits ponts assemblés fissent des lettres, c’était beau ! Et ces lettres ensemble, des syllabes, et ces syllabes, bout à bout, des mots, il n’en revenait pas. Et que certains de ces mots lui fussent si familiers, c’était magique !

Maman, par exemple, maman, trois petits ponts, un rond, une boucle, trois autres petits ponts, un deuxième rond, une autre boucle, et deux derniers petits ponts, résultat : maman. Comment se remettre de cet émerveillement ?

Il faut essayer d’imaginer la chose. […]

Bref, un beau matin, ou un après-midi, les oreilles bourdonnant encore du tumulte de la cantine, il assiste à l’éclosion silencieuse du mot sur la feuille blanche, là, devant lui : maman.

Au printemps

Guy de Maupassant

Artiste : Yayoi Kusama Fields in spring

Or, en m’éveillant un matin, j’aperçus par ma fenêtre, au-dessus des maisons voisines, la grande nappe bleue du ciel tout enflammée de soleil. Les serins accrochés aux fenêtres s’égosillaient ; les bonnes chantaient à tous les étages ; une rumeur gaie montait de la rue ; et je sortis, l’esprit en fête, pour aller je ne sais où.

Les gens qu’on rencontrait souriaient ; un souffle de bonheur flottait partout dans la lumière chaude du printemps revenu. On eût dit qu’il y avait sur la ville une brise d’amour épandue ; et les jeunes femmes qui passaient en toilette du matin, portant dans les yeux comme une tendresse cachée et une grâce plus molle dans la démarche, m’emplissaient le cœur de trouble.

Sans savoir comment, sans savoir pourquoi, j’arrivai au bord de la Seine. Des bateaux à vapeur filaient vers Suresnes, et il me vint soudain une envie démesurée de courir à travers les bois.

Le pont de la Mouche était couvert de passagers, car le premier soleil vous tire, malgré vous, du logis, et tout le monde remue, va, vient, cause avec le voisin.

C’était une voisine que j’avais ; une petite ouvrière, sans doute, avec une grâce toute parisienne, une mignonne tête blonde sous des cheveux bouclés aux tempes ; des cheveux qui semblaient une lumière frisée, descendaient à l’oreille, couraient jusqu’à la nuque, dansaient au vent, puis devenaient, plus bas, un duvet si fin, si léger, si blond, qu’on le voyait à peine, mais qu’on éprouvait une irrésistible envie de mettre là une foule de baisers.

Sous l’insistance de mon regard, elle tourna la tête vers moi, puis baissa brusquement les yeux, tandis qu’un pli léger, comme un sourire prêt à naître, enfonçant un peu le coin de sa bouche, faisait apparaître aussi là ce fin duvet soyeux et pâle que le soleil dorait un peu.

La rivière calme s’élargissait. Une paix chaude planait dans l’atmosphère, et un murmure de vie semblait emplir l’espace. Ma voisine releva les yeux, et, cette fois, comme je la regardais toujours, elle sourit décidément. Elle était charmante ainsi, et dans son regard fuyant mille choses m’apparurent, mille choses ignorées jusqu’ici. J’y vis des profondeurs inconnues, tout le charme des tendresses, toute la poésie que nous rêvons, tout le bonheur que nous cherchons sans fin. Et j’avais un désir fou d’ouvrir les bras, de l’emporter quelque part pour lui murmurer à l’oreille la suave musique des paroles d’amour.

J’allais ouvrir la bouche et l’aborder, quand quelqu’un me toucha l’épaule. Je me retournai, surpris, et j’aperçus un homme d’aspect ordinaire, ni jeune ni vieux, qui me regardait d’un air triste.

— Je voudrais vous parler, dit-il.

Je fis une grimace qu’il vit sans doute, car il ajouta :

— C’est important.

Je me levai et le suivis à l’autre bout du bateau : « Monsieur, reprit-il, quand l’hiver approche avec les froids, la pluie et la neige, votre médecin vous dit chaque jour : “Tenez-vous les pieds bien chauds, gardez-vous des refroidissements, des rhumes, des bronchites, des pleurésies.” Alors vous prenez mille précautions, vous portez de la flanelle, des pardessus épais, des gros souliers, ce qui ne vous empêche pas toujours de passer deux mois au lit. Mais quand revient le printemps avec ses feuilles et ses fleurs, ses brises chaudes et amollissantes, ses exhalaisons des champs qui vous apportent des troubles vagues, des attendrissements sans cause, il n’est personne qui vienne vous dire : “Monsieur, prenez garde à l’amour ! Il est embusqué partout ; il vous guette à tous les coins ; toutes ses ruses sont tendues, toutes ses armes aiguisées, toutes ses perfidies préparées ! Prenez garde à l’amour !… Prenez garde à l’amour ! Il est plus dangereux que le rhume, la bronchite ou la pleurésie ! Il ne pardonne pas, et fait commettre à tout le monde des bêtises irréparables.” Oui, monsieur, je dis que, chaque année, le gouvernement devrait faire mettre sur les murs de grandes affiches avec ces mots : Retour du printemps. Citoyens français, prenez garde à l’amour ; de même qu’on écrit sur la porte des maisons : “Prenez garde à la peinture !” Eh bien, puisque le gouvernement ne le fait pas, moi je le remplace, et je vous dis : “Prenez garde à l’amour ; il est en train de vous pincer, et j’ai le devoir de vous prévenir comme on prévient, en Russie, un passant dont le nez gèle.” »

Dans la lumière des saisons

Charles Juliett

Hier, lors d’une promenade dans les collines, je me suis étendu dans un pré. Au-dessus de moi, une alouette se livrait à son curieux vol immobile et babillait avec ardeur. En contrebas, dans les vignes, des hommes étaient au travail et des bruits me parvenaient qui se confondent pour moi avec la venue du printemps. Les sèves s’activent, des faims nouvelles avivent le sang, et le corps est tout ébranlé par ce remuement du désir qui s’éveille. Parfois, j’ai une folle envie de fuir, de me lancer sur les routes, de partir à la rencontre de cette vie ardente dont j’ai la lancinante nostalgie. Mais cela dure peu, car je sais bien que ce n’est pas en m’aventurant au hasard des routes que j’aurai la chance d’approcher ce que je brûle d’atteindre. Les seuls chemins qui valent d’être empruntés sont ceux qui mènent à l’intérieur. Et lorsqu’on pénètre dans sa nuit, la première chose qu’on découvre, c’est qu’on est captif d’une geôle. Y demeurera-t-on toute son existence ? Ou réussira-t-on à s’échapper ?

Photo : Boris Smokrovic Unsplash