Maupassant
Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait, et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l’esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait en gambadant, les petites vallées tortueuses […] Une mollesse parfois la faisait s’étendre sur l’herbe drue d’une pente ; et parfois, lorsqu’elle apercevait tout à coup au détour du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil avec une voile à l’horizon, il lui venait des joies désordonnées comme à l’approche mystérieuse de bonheurs planants sur elle […] Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettées par l’air léger des côtes, toute vibrante d’une jouissance exquise à se mouvoir sans fatigue comme les poissons dans l’eau ou les hirondelles dans l’air. Elle semait partout des souvenirs comme on jette des grains en terre, de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu’à la mort. Il lui semblait qu’elle jetait un peu de son cœur à tous les plis du vallon. […] Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire à la lèvre et du bonheur plein les yeux.

Photo : peintre impressionniste anglais







