Extraits littéraires

Les quatre princesses

Janet Frame Ma terre, Mon île

Un jour Poppy me demanda si j’aimerais lui emprunter son livre préféré qu’elle gardait dans la buanderie au milieu d’un amoncellement de trésors au fond d’un vieux tonneau de bière. « Ce sont les contes de Grimm », dit-elle. Je n’en avais jamais entendu parler, mais je dis que, oui, j’aimerais beaucoup le lui emprunter. Et le soir même, j’emportai les Contes de Grimm au lit et commençai à lire, et tout à coup le monde du réel et le monde du livre se mêlèrent comme jamais auparavant. « Écoutez », dis-je à Myrtle, Dots et Chicks. Je leur lus « Le bal des douze princesses », et les voyant m’écouter, je sus comme elles, avec ravissement, que nous étions les Princesses -non pas douze mais quatre ; et tout en lisant, je vis en esprit l’endroit exact à l’intérieur du placard dans l’angle de la chambre où nous pouvions disparaître, rejoindre le monde souterrain […].

Le mot

Victor Hugo

Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites !
Tout peut sortir d’un mot qu’en passant vous perdîtes ;
TOUT, la haine et le deuil ! Et ne m’objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas.
Écoutez bien ceci : tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l’oreille du plus mystérieux
De vos amis de cœur ou si vous aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d’une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu.
Ce MOT — que vous croyez qu’on n’a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre —
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l’ombre ;
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin ;
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
Au besoin, il prendrait des ailes, comme l’aigle !
Il vous échappe, il fuit, rien ne l’arrêtera ;
Il suit le quai, franchit la place, et cætera
Passe l’eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez le citoyen dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l’étage ; il a la clé,
Il monte l’escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive et railleur, regardant l’homme en face
Dit : « Me voilà ! Je sors de la bouche d’un tel. »
Et c’est fait. Vous avez un ennemi mortel.

Photo : Laura Kapfer

Lignes de faille

Nancy Huston

Personnellement, j’ai un lien spécial avec mamie Erra parce qu’on a toutes les deux la même tache de naissance ronde et marron, la sienne est au creux de son bras gauche et la mienne à la base du cou – ou plutôt, à mi-chemin entre le cou et l’épaule gauche. Une fois quand je passais le week-end chez elle dans un loft sur le Bowery, on a comparé nos taches et elle m’a dit que la sienne l’aidait à chanter alors je lui ai dit que la mienne me tenait compagnie, qu’elle était comme une petite chauve-souris perchée sur mon épaule gauche, qui me chuchote des conseils à l’oreille quand j’en ai besoin. Erra a tapé dans ses mains de joie en disant : « C’est formidable, Randall. Promets-moi de ne jamais perdre contact avec cette chauve-souris ! » alors, je lui ai promis. Elle est tellement chaleureuse. Je ne sais exactement ce que m’man a contre mamie Erra, à moins qu’elle ne soit jalouse parce qu’elle est si célèbre et que tout le monde l’admire. À mon avis elle voit sa mère comme une rêveuse et une fois je l’ai entendue la traiter d’autruche à l’envers parce qu’elle a la tête non dans le sable mais dans les nuages, autrement dit elle refuse de s’occuper des dures réalités du monde. M’man se tient au courant de toutes les guerres et famines de la Terre, alors que mamie Erra n’a même pas la télé.

Peinture orientaliste : Alice Martinez-Richter

Le soleil

Charles Baudelaire

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Éveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

Photo : Peter Robbins

Un secret

Nancy Huston Lignes de Faille

« Helga ? Je dis, d’une voix insouciante. – Hmmmmm… ? – Tu te souviens du jour où je suis née ?  » Mes yeux se fondent sur elle. Elle ne sursaute pas, elle ne rougit pas, elle ne se met pas à bégayer, elle garde les yeux fixés sur son tricot, mais, l’espace d’une seconde, ses aiguilles cessent de bouger et j’ai ma réponse. L’immobilité dit vrai. Puis elle se remet à tricoter – une maille à l’endroit, une à l’envers, Helga tricote une chaussette et moi je suis un corps étranger dans ce foyer.

Photo Matvalina

Le lait des tendresses humaines

Christophe André Je médite jour après jour

L’expression est de Shakespeare, dans Macbeth. Elle sort de la bouche de lady Macbeth, qui regrette chez son époux ce signe d’humanité, alors qu’elle le pousse à assassiner le roi d’Écosse, Duncan : « Je crains ta nature, elle est trop pleine du lait des tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus court. » Ce « lait des tendresses humaines » sonne chez elle comme un regret ou un reproche. Il n’empêchera l’assassinat, mais provoquera la culpabilité de Macbeth et la folie de son épouse. L’expression nous rappelle que nous sommes des êtres de lien et d’amour. Sans nourriture affectives, on est en danger, on ne grandit pas, on ne s’épanouit pas. Sans amour, on vit mal : on se durcit ou on sombre dans la folie ou la maladie.

Image NASA The Milky Way

Rencontre du roi Mélinas et de la fée Presine

Un jour qu’il chassait dans une forêt des bords de mer, il fut pris d’une très grande soif et se dirigea vers une très belle source qu’il y avait là. Alors qu’il s’approchait, il crut entendre une voix qui chantait mélodieusement. Il pensa à la voix d’un ange, puis il comprit très vite, à sa douceur, que c’était la voix d’une femme. Alors, pour ne pas faire de bruit, il descendit de son cheval, qu’il attacha à une branche, et il s’en alla doucement à la source, en essayant de se cacher parmi les arbrisseaux et les branchages. Quand il fut près de la source, il aperçut la plus belle dame qu’il ait jamais vue. Alors, il s’arrêta, ébloui par la beauté de cette femme qui continuait de chanter plus mélodieusement, plus harmonieusement qu’aucune sirène, aucune fée, aucune nymphe ne chanta jamais. Et il resta interdit devant sa beauté…, il commença à rêver au chant de la dame, à sa beauté, au point de ne plus savoir si c’était le jour ou la nuit, s’il dormait ou s’il veillait…

Simonetta Vespucci 1503 Piero di Cosimo Chantilly

Aimé ou préféré ?

Christophe André

Oui, l’inconvénient de se sentir préféré, c’est que l’on se sent certes aimé, mais avec en plus le devoir de ne pas décevoir. La préférence est un amour lourd, un amour avec des attentes de retour sur investissement. Vous connaissez peut-être la célèbre formule de Gide : « Je ne veux pas être aimé, je veux être préféré. » Eh bien, parfois je me demande s’il ne faudrait pas l’inverser et plutôt se dire : « Je ne veux pas être préféré, je veux juste être aimé ». Juste être aimé, est-ce que cela ne nous donne pas autant de force, mais plus de liberté ? Allez, comme je vous aime, je ne réponds pas à votre place, et je préfère vous laisser réfléchir…

Le grain des mots

Camille Laurens Quelques-uns

Car les mots ont une voix, ils ont un grain – comme on dit le grain de la voix, le grain de la peau, bien sûr, mais aussi, au fond, comme on parle des fous, des marginaux : chaque mot est un original, une pièce unique. La lecture consiste donc à palper ce grain, à entendre cette voix. Le lecteur déchiffre la langue avec sa sensibilité, sa raison, sa culture, mais aussi avec sa mémoire : les mots réveillent en lui des associations, des souvenirs, conscients ou non. Lorsque nous lisons, les mots, comme les visages dans la rue, nous sont à la fois étrangers et familiers : nous les découvrons, mais avec le sentiment de les avoir déjà vus quelque part. Chacun fait résonner une voix qu’il nous semble avoir entendue jadis ou naguère -« ni tout à fait la même ni tout à fait une autre ».

Horizontal shot of happy women apply green nourishing masks on face look gladfully away stand closely to each other isolated over pink background blank copy space for your advertising content

Buvard, bavard

Les Misérables de Victor Hugo

Le miroir reflétait l’écriture. Il en résultait ce qu’on appelle en géométrie, l’image symétrique ; de telle sorte que l’écriture renversée sur le buvard s’offrait redressée dans le miroir et présentait son sens naturel ; et Jean Valjean avait sous les yeux la lettre écrite la veille par Cosette à Marius. C’était simple et foudroyant. Jean Valjean alla au miroir. Il relut les quatre lignes, mais il n’y crut point. Elle lui faisaient l’effet d’apparaitre dans de la lueur d’éclair. C’était une hallucination. Cela était impossible. Cela n’était pas. Peu à peu sa perception devint plus précise ; il regarda le buvard de Cosette, et le sentiment du fait réel lui revint. Il prit le buvard et dit : Cela vient de là. Il examina fiévreusement les quatre lignes imprimées sur le buvard, le renversement des lettres en faisait un griffonnage bizarre, et il n’y vit aucun sens. Alors il se dit : Mais cela ne signifie rien, il n’y a rien d’écrit là. Et il respira à pleine poitrine avec un inexprimable soulagement. Qui n’a pas eu de ces joies bêtes dans les instants horribles ? L’âme ne se rend pas au désespoir sans avoir épuisé toutes les illusions. Il tenait le buvard à la main et le contemplait, stupidement heureux, presque prêt à rire de l’hallucination dont il avait été dupe. Tout à coup ses yeux retombèrent sur le miroir, et il revit la vision. Les quatre lignes s’y dessinaient avec une netteté inexorable. Cette fois, ce n’était pas un mirage. La récidive d’une vision est une réalité, c’était palpable. C’était l’écriture redressée dans le miroir. Il comprit.

La lettre Harold Harvey 1937 domaine public