Une vie

Maupassant

Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait, et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l’esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait en gambadant, les petites vallées tortueuses […] Une mollesse parfois la faisait s’étendre sur l’herbe drue d’une pente ; et parfois, lorsqu’elle apercevait tout à coup au détour du val, dans un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil avec une voile à l’horizon, il lui venait des joies désordonnées comme à l’approche mystérieuse de bonheurs planants sur elle […] Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettées par l’air léger des côtes, toute vibrante d’une jouissance exquise à se mouvoir sans fatigue comme les poissons dans l’eau ou les hirondelles dans l’air. Elle semait partout des souvenirs comme on jette des grains en terre, de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu’à la mort. Il lui semblait qu’elle jetait un peu de son cœur à tous les plis du vallon. […] Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire à la lèvre et du bonheur plein les yeux.

Photo : peintre impressionniste anglais

Dans la lumière des saisons

Charles Juliet

Dans l’état où je suis, la vie calmement ruisselle, m’inonde, m’emplit de confiance, de ferveur, accroît mon amour des êtres et ma foi en la vie. La culpabilité, les impatiences, les tourments, les peurs ont disparu, et je ne suis plus que ce flux, cette paisible et inépuisable coulée qui me convainc que la vie est bonne, simple, formidablement riche. Coupé du temps, je n’ai pas conscience que les heures continuent de s’écouler, et quand j’émerge de cet état, revenir au quotidien n’est plus une épreuve. Auparavant, vous l’avez compris, c’en était une, et je la redoutais. Mais maintenant, le passage se fait sans à-coup. L’existence reprend normalement son cours, et tout devient soudain plus facile, plus attrayant, tout se charge d’un nouveau sens.

La cigale et la fourmi

Jean de la Fontaine

La cigale ayant chanté
Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’août, foi d’animal,
Intérêt et principal.
La Fourmi n’est pas prêteuse,
C’est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
Nuit et jour à tout venant,
Je chantais, ne vous déplaise.
Vous chantiez ? j’en suis fort aise,
Eh bien! dansez maintenant.

Et vous, amis lecteurs
Êtes-vous cigale ou fourmi ?

Photo : Illustration de Gustave Doré

En perpétuelle offrande

François Cheng

Soudain, au-devant de soi, l'évidence.
Ce quelque chose d'étrangement déchiré,
Ou de déchirant, néanmoins d'un bloc,
Entier, indivis, venant de très loin,
Ou de très près, au-devant de soi,
Ébranlant corps et âme, évidente présence.
Un monde est là : les nuages
Qui planent, la source qui coule,
Le pré qui s'étire, les arbres
Qui veillent, les cris de cigales
Sous l'injonction d'un rayon,
Le sifflement des aiguilles de pin
Au passage de la brise, l'invisible
Tapisserie que tissent les vols
Croisés des guêpes et des libellules...
Chaque chose en son lieu, en son temps,
Toutes choses en leur lieu, en leur change,
Un monde de partage, comme prévu
Ou imprévu depuis l'origine, advenu
En cet instant de l'éternelle donation,
Ici retourné par un regard étonné.

En perpétuelle offrande

Photo : Corey Oconell

Far-niente

Théophile Gautier

Quand je n’ai rien à faire, et qu’à peine un nuage
Dans les champs bleus du ciel, flocon de laine, nage,
J’aime à m’écouter vivre, et, libre de soucis,
Loin des chemins poudreux, à demeurer assis
Sur un moelleux tapis de fougère et de mousse,
Au bord des bois touffus où la chaleur s’émousse.
Là, pour tuer le temps, j’observe la fourmi
Qui, pensant au retour de l’hiver ennemi,
Pour son grenier dérobe un grain d’orge à la gerbe,
Le puceron qui grimpe et se pende au brin d’herbe,
La chenille traînant ses anneaux veloutés,
La limace baveuse aux sillons argentés,
Et le frais papillon qui de fleurs en fleurs vole.
Ensuite je regarde, amusement frivole,
La lumière brisant dans chacun de mes cils,
Palissade opposée à ses rayons subtils,
Les sept couleurs du prisme, ou le duvet qui flotte
En l’air, comme sur l’onde un vaisseau sans pilote ;
Et lorsque je suis las je me laisse endormir,
Au murmure de l’eau qu’un caillou fait gémir,
Ou j’écoute chanter près de moi la fauvette,
Et là-haut dans l’azur gazouiller l’alouette.
                  

L’utilité de la littérature

Antoine Compagnon

La littérature sert à élargir le champ de son expérience, à s’ouvrir à ce que l’on ne peut pas connaître par soi-même dans le monde qui nous entoure. Elle sert à nous libérer de nos préjugés. C’est d’ailleurs la fonction reconnue à la littérature depuis toujours : Aristote parlait déjà dans la Poétique de la catharsis – notion compliquée, dont on ne sait toujours pas très bien ce qu’elle implique, mais qui consiste à vivre par procuration d’autres vies que les nôtres.

La littérature instruit en multipliant les sensations et les expériences. On découvre grâce à elle autre chose. C’est bien connu : les humains s’instruisent beaucoup mieux par l’exemple que par la règle, que l’on connaît mais que l’on n’applique pas. Le Christ parle par paraboles, parce que l’allégorie ou la fable sont plus instructives que les commandements.

Il y a bien entendu d’autres façons de s’instruire, notamment grâce à l’écran. Mais l’écrit détient certains privilèges, qui sont liés à la liberté que donne la langue par rapport à l’image. Devant l’adaptation à l’écran d’un roman que l’on aime, on éprouve le plus souvent un sentiment de déception, parce que ce n’était pas ainsi que l’on se figurait les personnages et leur monde. La liberté d’imagination que donne la lecture est sans équivalent : c’est le grand privilège de l’écrit, qui demeure par rapport à d’autres modes du récit.

Ce privilège est également lié au temps : on est moins dépendant de sa linéarité quand on lit que quand on regarde un film. Le bouton « Pause » sur les magnétoscopes a été l’une des grandes inventions du XXe siècle, mais il n’a rien de commun avec la liberté de lire un livre à son rythme, de pouvoir ralentir, accélérer, suspendre… Donc les atouts de la littérature subsistent toujours.

Photo : Tom Wheatley

Dans la lumière des saisons

Charles Juliet

Vous ai-je dit que chaque matin, bien avant que vienne le jour, je suis réveillé par le concert des oiseaux ? C’est bien agréable, mais enfin, je préfèrerais qu’ils soient plus discrets. Les pies se montrent les plus bruyantes. Parfois, elles ont de méchants comptes à régler. À l’instar des humains, il semble qu’elles soient plus promptes à l’affrontement qu’à la conciliation.

Hier soir, étendu sur la pelouse, je regardais les étoiles et je pensais à vous. Où en êtes-vous de votre traversée de la forêt ? Ne cédez pas au découragement qui parfois vous saisit. Ne refusez-pas ce qui vous est imposé. Ne craignez pas d’aller au devant de l’inconnu. Un jour que j’espère proche, vous devrez admettre contre toute attente que vous êtes une privilégiée.

Je suis fort étonné d’avoir été capable de griffonner ces quelques feuillets. Mais maintenant le sommeil me gagne. Je vous quitte donc et vous embrasse, non sans vous rappeler que mon affection vous accompagne, vous qui continuez d’errer, harcelée par les brûlures de la soif.

Photo : NASA

L’homme qui plantait des arbres

Giono

Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l’un après l’autre avec beaucoup d’attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l’aider. Il me dit que c’était son affaire. En effet : voyant le soin qu’il mettait à ce travail, je n’insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s’arrêta et nous allâmes nous coucher.
La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l’impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m’était pas absolument obligatoire, mais j’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d’eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.

Photo Ivan Bandura

La semaine

Du Bartas (XVIe siècle)

Ce premier monde était une forme sans forme,
Une pile confuse, un mélange difforme, 
D’abîmes, un abîme, un corps mal compassé, 
Un chaos de Chaos, un tas mal entassé : 
Où tous les éléments se logeaient pêle-mêle : 
Où le liquide avait avec le sec querelle, 
Le rond avec l’aigu, le froid avec le chaud, 
Le dur avec le mol, le bas avec le haut, 
L’amer avec le doux : bref durant cette guerre 
La terre était au ciel et le ciel en la terre. 
La terre, l’air, le feu se tenaient dans la mer : 
La mer, le feu, la terre étaient logé dans l’air
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Photo : Matthew Ball