Hors du temps

Fabienne Verdier

Combien de morts, combien de renaissances m’a-t-il fallu traverser pour qu’une once de liberté, d’authenticité et de vérité apparaisse au bout de mon mon pinceau ! Les métamorphoses ont été violentes, les constructions de chrysalides nombreuses, avant que je devienne ce papillon butinant l’instant ! La liberté coûte cher à l’être en quête de … Parfois une vie de travail n’y suffit pas. Apprendre et désapprendre sans cesse. Une fonction vitale. C’est maintenant un exercice évident. Une vélocité mentale que j’ai acquise au cours des années. J’accueille une donnée, elle me traverse, elle est vécue par le corps et l’esprit. Au bout d’un certain temps, elle se stratifie en moi et se trouve intégrée à ce que je suis. Elle m’a modifiée, et j’ai appris non à désapprendre mais à me changer, à me transformer. À continuer d’acquérir une nouvelle connaissance, encore et toujours…

Entre terre et ciel Fabienne Verdier chez Albin Michel

Drapé de robe détail Peintre Jan Van Eyck 1436

Le rétablissement de l’intuition

Clarissa Pinkola Estés

Je ne vais pas vous mentir, il est plus facile, c’est vrai, de jeter au loin la lumière et d’aller dormir. Avec la lumière devant nous, nous voyons parfaitement tous les aspects de nous-mêmes et des autres, du disgracié au divin en passant par tous les états intermédiaires. C’est pourtant avec cette lumière que viennent à la conscience les miracles de la profonde beauté du monde et des êtres. Elle permet de dépasser la mauvaise action et de voir le cœur empli de bonté, de découvrir l’esprit délicat écrasé sous la haine, d’être compréhensive au lieu de ne pas comprendre. Elle peut faire la différence entre diverses couches de personnalité, d’intentions, de motivations chez les autres, entre conscience et inconscience, chez soi-même comme chez les autres. C’est la baguette magique de la connaissance, le miroir où l’on sent et où l’on voit toute chose. C’est la nature sauvage profonde.

Photo personnelle

Nuit de Noël

Sylvain Tesson « Les fées »

Ce Noël-là, le froid s’était abattu […] Notre ami était l’ennemi de toute fantaisie. Les contes et légendes qui fleurissaient en Bretagne depuis quarante ans l' »emmerdaient à mort » […] Il invoquait l’influence du climat sur les psychismes. Trop d’humidité aurait déréglé les sensibilités et donné au breton un penchant pour l’invisible. Lorsque nous lui répondions qu’il ne s’agissait que de déceler dans l’expression des choses vivantes la manifestation du divin, il s’emportait :  » Je me fous de vos fées ! » Mais ce soir-là, personne ne ménagea Pierre. C’était Noël, on voulait défendre le Merveilleux, la « matière de Bretagne », la légende Arthurienne, la source fraîche des mythes médiévaux à laquelle s’étaient abreuvés les conteurs. Chacun voulu y aller de son histoire. Nous espérions que Pierre ravalerait ses sarcasmes. Dehors, le vent redoublait. La fumée des cigares faisait un ciel au plafond. Les flammes des bougies battaient à pulsations régulières. L’armagnac avait des teintes de miel. « La nuit de Noël de l’année dernière, dit ALan, un chalutier errait dans la tempête près des récifs de la Roche Noire, au large de Kerscoff. C’était une nuit sans lune et les appareils de bord ne marchaient plus. Pourtant, le bateau est rentré au port en moins d’une demi-heure. Le capitaine m’a raconté avoir été guidé par des signaux qui brillaient sur les affleurements. Les lumières s’allumaient à l’approche du navire et s’éteignaient sitôt qu’il était passé. L’équipage a eu le sentiment d’être accompagné. Les hommes ont précisé qu’il ne s’agissait pas d’éclats de signalisation mais d’une luminescence étrange, vivante, en suspens dans l’air.  » Le Halo des fées les a guidés ! dit Pauline.  » Foutaises ! dit Pierre. Est-ce qu’elles ne pouvaient pas envoyer un remorqueur ? »

La nuit de Noël Paul Gauguin 1902-1903

The night before Christmas

Clément Clarke Moore

La nuit de Noël, dans toute la maison,
Nul être ne bougeait, pas même une souris ;
Les chaussettes pendaient, près de la cheminée,
Espérant la venue du bon Saint Nicolas ;

Les enfants se nichaient au creux des lits douillets,
Des rêves de bonbons dansaient dans leurs esprits ;
Maman sous son fichu, et moi sous mon bonnet,
Préparions nos cerveaux au long sommeil d’hiver,

Quand de notre pelouse monta un tel fracas
Que je sautai du lit voir ce qui se passait,
Volant à la fenêtre, aussi prompt que l’éclair,
Repoussant les volets, relevant le châssis.

La lune qui jouait sur la neige récente
Donnait à chaque objet le lustre de midi,
Quand à mes yeux ravis, devinez qui parut,
Un tout petit traîneau, huit rennes minuscules.

Un petit vieux gaillard les menait prestement,
Je reconnus saint Nick dès le premier moment.
Plus rapides que l’aigle bondissaient ses coursiers,
Il sifflait et criait, interpellant chacun :

Allez, Fougueux ! Danseur ! allez, Fringant ! Rusé !
Comète ! Cupidon ! vite, Elégant ! Éclair !
Sautez en haut du porche ! Et vite en haut du mur !
Galopez, galopez ! Filez à toute allure !

Comme les feuilles mortes que chasse l’ouragan
Rencontrant un obstacle, remontent vers le ciel,
En haut de la maison bondissaient les coursiers,
Leur traîneau plein de jouets, entraînant Nicolas.

Alors, en un éclair, j’entendis sur le toit
Piaffer allègrement chaque petit sabot.
Quand je rentrai la tête pour me retourner
Je vis saint Nick bondir hors de la cheminée.

Revêtu de fourrure de la tête aux pieds,
Son habit tout couvert de cendres et de suie,
Et un ballot de jouets jeté sur son épaule,
C’était un camelot prêt à ouvrir son sac.

Ses yeux, comme ils brillaient ! Ses pommettes joyeuses
Ses joues au teint fleuri et son nez en cerise !
Sa drôle de petite bouche tendue comme un arc,
La barbe à son menton, aussi blanche que neige ;

Il tenait une pipe serrée entre ses lèvres
Un cercle de fumée auréolait son front ;
Il avait large tête et petit ventre rond,
Qui tremblait à son rire, comme un bol de gelée.

Joufflu, dodu, tel un joyeux lutin :
Je ne pus m’empêcher de rire en le voyant ;
En un petit clin d’œil et un signe de tête,
Il m’assura bientôt que je ne craignais rien.

Sans prononcer un mot, il se mit à la tâche,
Et remplit tous les bas, puis se tourna soudain,
Un doigt le long du nez, pour un petit salut,
Avant de remonter dedans la cheminée.

Il reprit son traîneau, siffla son attelage,
Et tous s’évaporèrent, tels duvets d’un chardon,
Mais je l’entendis bien crier en s’éloignant :
« JOYEUX NOËL À TOUS, ET À TOUS BONNE NUIT ! »

Georg Von Rosen Le marché de Noël 1872

Souvenir de Noël

Guy de Maupassant

Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix :  » Un souvenir de Noël ? … Un souvenir de Noël ? … Et tout à coup, il s’écria : « Mais si, j’en ai un, et un bien étrange encore ; c’est une histoire fantastique. J’ai vu un miracle ! Oui. Mesdames, un miracle, la nuit de Noël. » Cela vous étonne de m’entendre parler ainsi, moi qui ne crois guère à rien. Et pourtant j’ai vu un miracle ! Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, ce qui s’appelle vu. En ai-je été fort surpris ? non pas ; car si je ne crois point à vos croyances, je crois à la foi, et je sais qu’elle transporte des montagnes.

Photo Fabio Comparelli

L’ascension

Sandrine Chenivesse La forteresse des âmes mortes

En pénétrant sous le couvert des arbres, je distinguai de petites taches claires : dissimulées dans une végétation foisonnante, une volée de marches étroites s’élançaient dans la montée. Je n’avais pas d’autre choix que de suivre la piste qui s’offrait et m’enfonçai dans l’épaisseur farouche de la jungle avec la sensation à la fois palpitante et inquiétante d’entrer dans un monde mystérieux, peut-être surnaturel. Sous la charpente serrée des hauts arbres, l’obscurité s’accroissait encore, j’entamai la grimpée à l’aveuglette, le cœur serré. […] Le silence était assourdissant. Comme j’avais été imprudente… Dans le désarroi, j’interrogeai la gigantesque cathédrale de verdure et reçus pour seule réponse de me sentir minuscule.

Mais après une demi-heure de marche, le miracle se produisit.

Photo : Joshua Earle

Au gré du vent

Paysage d’hiver Christine Jordis

Il n’y a pas de recette donnée, pas de méthode à appliquer, pas de règle préétablie à utiliser dans le détail de nos vies. Tout est une question de recherche personnelle – de maturation, d’ajustement. Un jour enfin, on peut espérer être en accord – accordé à l’harmonie cosmique, disent les sages – comme un instrument de musique qui rend la tonalité juste. […] On le voit bien, l’homme en quête de maturation, il marche, il s’arrête, il observe. Il se regarde, il pense et cherche par lui-même, il a la force et la détermination du vent qui souffle. Il parvient un jour à l’autonomie intérieure. Il a beaucoup appris, c’est-à-dire beaucoup travaillé sur lui-même.

Photo : Khamkéo

110 ans

Peintre chinois Hokusai

Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l’âge de cinquante, j’ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole. Écrit, à l’âge de soixante-quinze ans, par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gakyo Rojin, le vieillard fou de dessin.

La grande vague Hokusaï 1830 (source Wikipédia)

Le sel de la vie

Françoise Héritier

Photo : Stefan Johnson

J’ai voulu traquer l’imperceptible force qui nous meut et qui nous définit. Elle dépend naturellement de notre histoire de vie, mais elle n’est pas passéiste : elle est l’essence même et la justification, bien qu’ignorée, de toute action présente et à venir. « Je » ne serait pas ce qu’il est si certains événements ne s’étaient pas produits, qui ont canalisé sa vie, mais aussi si « je » n’avait pas eu la possibilité de ressentir telle émotion, de vibrer à telle occasion, de faire telle expérience avec son corps. […] Il faut garder du temps pour constituer ce florilège intime de sensualité qui peut pourtant se partager, substrat fondamental de la « condition humaine ». Quand on utilise cette expression et bien d’autres (pensons à la « vallée des larmes » qu’est censée être l’existence sur Terre !), on en vient toujours à l’expérience brûlante de la douleur et cruciale de la mort. Oui, mais c’est aussi cette capacité d’avoir du « goût », comme on dit en Bretagne, de l’appétence, du désir, cette capacité de sentir et de ressentir, d’être mû, ému, touché, et de communiquer tout cela à d’autres qui comprennent ce langage commun.

Le goût des mots

Françoise Héritier

mettre du cœur à l'ouvrage
être bon comme le pain
remplacer au pied levé
trouver un écho
envoyer paître, sur les roses, au diable
ne pas être à la noce
la semaine des quatre jeudis
se faire tirer par les oreilles
une histoire tirée par les cheveux
y aller franco de port
avoir les nerfs en pelote
balancer son paquet
prendre la vie du bon côté
mettre de l'eau dans son vin
ruminer dans son coin
commencer à bien faire
ne pas être tombé de la dernière pluie
prendre les choses comme elles viennent
Peinture Fernand Doux