Sylvain Tesson « Les fées »
Ce Noël-là, le froid s’était abattu […] Notre ami était l’ennemi de toute fantaisie. Les contes et légendes qui fleurissaient en Bretagne depuis quarante ans l' »emmerdaient à mort » […] Il invoquait l’influence du climat sur les psychismes. Trop d’humidité aurait déréglé les sensibilités et donné au breton un penchant pour l’invisible. Lorsque nous lui répondions qu’il ne s’agissait que de déceler dans l’expression des choses vivantes la manifestation du divin, il s’emportait : » Je me fous de vos fées ! » Mais ce soir-là, personne ne ménagea Pierre. C’était Noël, on voulait défendre le Merveilleux, la « matière de Bretagne », la légende Arthurienne, la source fraîche des mythes médiévaux à laquelle s’étaient abreuvés les conteurs. Chacun voulu y aller de son histoire. Nous espérions que Pierre ravalerait ses sarcasmes. Dehors, le vent redoublait. La fumée des cigares faisait un ciel au plafond. Les flammes des bougies battaient à pulsations régulières. L’armagnac avait des teintes de miel. « La nuit de Noël de l’année dernière, dit ALan, un chalutier errait dans la tempête près des récifs de la Roche Noire, au large de Kerscoff. C’était une nuit sans lune et les appareils de bord ne marchaient plus. Pourtant, le bateau est rentré au port en moins d’une demi-heure. Le capitaine m’a raconté avoir été guidé par des signaux qui brillaient sur les affleurements. Les lumières s’allumaient à l’approche du navire et s’éteignaient sitôt qu’il était passé. L’équipage a eu le sentiment d’être accompagné. Les hommes ont précisé qu’il ne s’agissait pas d’éclats de signalisation mais d’une luminescence étrange, vivante, en suspens dans l’air. » Le Halo des fées les a guidés ! dit Pauline. » Foutaises ! dit Pierre. Est-ce qu’elles ne pouvaient pas envoyer un remorqueur ? »

La nuit de Noël Paul Gauguin 1902-1903