François Cheng

Photos : Amy Baugess
« Sur le tard, m’écrivez-vous, je me découvre une âme. Non que j’ignorais son existence, mais je ne sentais pas sa réalité. S’ajoute à cela le fait que, autour de moi, personne ne prononçait plus ce mot. Cependant, à force de vivre, de me délester de pas mal de choses, s’impose à moi cette entité irréductible, à la fois intangible et charnellement réelle. Elle m’habite au centre et ne me lâche plus. Et puis, un jour, je me suis souvenue de cette rencontre – si lointaine, si estompée, on dirait dans une autre vie – lors de laquelle, en passant, vous aviez glissé le mot dans notre conversation. J’étais trop jeune pour le saisir au vol. Entre-temps, j’ai lu certains de vos écrits. À présent je suis tout ouïe : acceptez-vous de me parler de l’âme ? Il me semble qu’à partir de là, tout redeviendrait essentiel, ouvert. »
Face à votre requête, que j’avais besoin de réécrire ici mot à mot, mon premier mouvement était de me dérober. L’âme n’est-elle pas justement cette chose dont on ne doit pas parler, au risque de s’incommoder ? On ne doit ni ne peut. Qu’on s’y hasarde, et l’on se découvre aussi démuni que celui qui chercherait à définir par exemple ce qu’est le temps, la lumière, ou l’amour. Pourtant, ce sont là des éléments dont aucun de nous ne saurait nier l’existence, et dont notre existence même dépend.