Camille Laurens Quelques-uns
Car les mots ont une voix, ils ont un grain – comme on dit le grain de la voix, le grain de la peau, bien sûr, mais aussi, au fond, comme on parle des fous, des marginaux : chaque mot est un original, une pièce unique. La lecture consiste donc à palper ce grain, à entendre cette voix. Le lecteur déchiffre la langue avec sa sensibilité, sa raison, sa culture, mais aussi avec sa mémoire : les mots réveillent en lui des associations, des souvenirs, conscients ou non. Lorsque nous lisons, les mots, comme les visages dans la rue, nous sont à la fois étrangers et familiers : nous les découvrons, mais avec le sentiment de les avoir déjà vus quelque part. Chacun fait résonner une voix qu’il nous semble avoir entendue jadis ou naguère -« ni tout à fait la même ni tout à fait une autre ».
